Théâtre et danse

La Leçon

 D’Eugène Ionesco

Une bachelière en sciences et en lettres qui prévoit de passer un « doctorat total » se présente à l’appartement d’un professeur dans une petite ville de province afin de prendre des cours particuliers. La jeune élève est accueillie par la Bonne (Marie), qui lui prie d’attendre le professeur.

La Leçon

Note d’intention

Nous l’avons montré, le travail de Ionesco n’est pas texto-centré. La rythmique y est au contraire prédominante, et les déplacements des personnages sont parfaitement chronométrés. Il décrit très précisément les mouvements qui doivent les animer, à l’image de notre société d’aujourd’hui : un amas d’accélération pour ne pas sombrer dans le néant, pour combler un « vide », un « rien ». Son écriture est presque chorégraphique, tant les didascalies sont nombreuses et les mouvements décrits en grande précision. Quoi de plus logique, alors, que de traduire ces mouvements corporels en danse ? Le travail du Théâtre du Corps réside dans la lecture et la traduction visuelle des déplacements des personnages, comme pour en apporter une autre dimension. Le corps est le siège de toutes les pulsions. Aucun élément ne peut traduire mieux que lui l’inconscient des Hommes, leurs instincts, leurs pulsions viscérales, même les plus enfouies. Le travail autour du corps permet de visibiliser et de personnifier ces pulsions, qui sont au cœur du travail de Ionesco dans La Leçon. La danse permet d’explorer concrètement l’inconscient des personnages dont l’importance, finalement, prédomine sur la réalité tangible de l’action ; puisque le cœur de la pièce ne réside pas dans les dialogues pris pour eux-mêmes mais bien dans les instincts qui se camouflent derrière les mots. La conjonction du texte et du corps apparaît alors comme la lecture la plus juste possible, puisqu’elle permet cette double parole, si importante à la compréhension fondamentale du texte.

Les mots rythment les corps et les corps rythment les mots. Nous ne sommes rien sans nos corps, le corps demande à être dans la vie. La moralisation de la société contemporaine pousse l’humain à verrouiller son corps, afin de tenter d’en contrôler les pulsions ; le corps étant le premier traître visible de nos instincts. Puisque Ionesco cherche justement à montrer que ces pulsions sont incontrôlables, déverrouiller ici les corps est d’une grande pertinence et confère à la pièce encore plus de profondeur. La danse permet, au-delà des mots, de proposer une lecture visuelle du texte pour en saisir un sens caché, plus profond et plus métaphysique, qui constitue le noyau central de la réflexion de Ionesco.

Le Théâtre du Corps propose ainsi de travailler les pulsions du corps à travers l’écriture chorégraphique. Par lui-seul alors pourrons-nous intercepter ce côté instinctif, primitif enfoui au plus profond de nous. A la rythmique du texte viendra ainsi s’ajouter la rythmique du corps, comme un dialogue entre deux dimensions qui, a priori, ne pouvaient pas communiquer. Le corps sert alors de narrateur inconscient de l’intérieur des personnages. Il permet de raconter ce que les mots ne peuvent pas décrire, d’exprimer une parole qui ne peut être dite, mais qui doit être dansée. Pourquoi dansons-nous ? Nous dansons pour être entre le Ciel et la Terre, quelque part, dans une sorte d’énergie du milieu. La danse permet de se connecter à un autre monde et fait entrer l’humain dans un état de conscience modifié, au sein duquel il se retrouve en se perdant. Elle lui permet de s’oublier narcissiquement afin de pouvoir retrouver une partie de soi, atrophiée par notre monde. C’est un état second où l’on est à la fois loin de soi et paradoxalement entièrement soi-même, dans un état d’ataraxie où corps et esprit entrent en connivence. La complicité entre ces deux unités leur permet alors de ne former plus qu’un, et de toucher du doigt le véritable « soi ».

La mise en scène

Ionesco, pour qui une pièce de théâtre se doit d’être visuelle même dans son écriture, a fait dans La Leçon une description physique assez précise de ses personnages en utilisant des didascalies.

Le professeur, personnage ultra-caricaturale, tyrannique, faux-savant et submergé par des pulsions qui le dépassent, est décrit au début de la pièce « Il porte une longue blouse noire de maître d’école, pantalons et souliers noirs, faux col blanc, cravate noire. ». La volonté des metteurs en scène est de présenter un professeur plus contemporain, plus actuel, mais toujours avec cette idée de rigidité et de caricature. Il n’est pas le professeur de l’époque de Ionesco, il faut qu’il ait l’air d’un professeur que les jeunes dans le public puissent avoir. Il pourrait par exemple porter un costume trois pièces avec des lunettes et une coupe de cheveux un peu désuète.

L’élève sera également un personnage extrêmement caricatural. Elle paraîtra jeune, environ 18 ans. Elle porte une tenue d’écolière stricte, une sorte d’uniforme obligatoire.

Enfin, le personnage de la Bonne fait l’objet d’une volonté de mise en scène particulière de la part du Théâtre du Corps. Elle sera interprétée par une instrumentiste qui jouera sur scène du violon (ou du violoncelle). La Leçon a un rythme soutenu. Par sa musique, elle soutiendra ce rythme et accompagnera les personnages dans leurs mouvements. Elle ira jusqu’à accompagner la litanie du professeur, qui est elle-même une musique hypnotique ayant pour but de faire perdre ses moyens à l’élève. Ce personnage est ambivalent puisqu’elle met en garde le professeur mais se révèle finalement complice de ce crime. La bonne, la musicienne, sera toujours sur scène bien qu’à l’écart du duo ; comme une sorte de conscience éloignée du professeur, qui, bien que le rappelant à l’ordre, n’arrivera pas à lui faire dominer ses pulsions.

Marie-Claude Pietragalla et Julien Derouault

Eugène Ionesco

Eugène Ionesco

Eugène Ionesco est né à Slatina, en Roumanie, d’un père roumain juriste et d’une mère française, fille d’un ingénieur des chemins de fer. Sa famille émigre en France en 1913. Il écrit ses premiers textes dès l’âge de onze ans. Le divorce de ses parents en 1925 l’amène à retourner avec son père en Roumanie où il fait des études de lettres françaises à l’université de Bucarest. Ne s’entendant pas avec son père qui ne comprend pas son intérêt pour les lettres, il retourne vivre avec sa mère qui est revenue en Roumanie.

Il part en France en 1938 pour préparer sa thèse. Le déclenchement de la Seconde guerre mondiale l’oblige à rentrer en Roumanie où il restera jusqu’en 1942 avant de s’établir définitivement en France. Il obtient la nationalité française en 1950.

Eugène Ionesco présente sa première pièce, La Cantatrice chauve au théâtre des Noctambules en 1950. Malgré un échec, elle marque en profondeur le théâtre contemporain, par l’utilisation du non-sens et du grotesque comme levier satirique et métaphysique, faisant de lui le père d’un nouveau genre, le « théâtre de l’absurde », qu’il préfère qualifier d’« insolite ». Reconnu pour son talent dès 1953, ce qui lui permet de vivre de ses pièces, il obtient la consécration en 1959 avec Rhinocéros, dénonciation de toutes les formes de totalitarisme. Il est aussi l’auteur d’ouvrages sur le théâtre (Notes et contre notes). Il entre à l’Académie française en 1971. A la fin de sa vie, il s’essaie au roman et à l’autobiographie.

La Leçon

NOUVELLE CRÉATION 2021

Texte Eugène Ionesco

Chorégraphie et mise en scène Marie-Claude Pietragalla et Julien Derouault

2 danseurs et un muscicien

Durée 1h20

Production Théâtre du Corps

mail(at)theatre-du-corps.com

59 rue Marcelin Berthelot 94140 Alfortville France

- Nous suivre

Le Théâtre du Corps est subventionné par la DRAC Île-de-France au titre de l’aide à la compagnie chorégraphique, soutenue par la Région Île de France au titre de la permanence artistique et culturelle, et soutenue par la ville d’Alfortville.